Texts

Digging for Redemption
by Timo and Nadia Kaabi-Linke, 2014

Quiet Gestures, Transformative Acts
by Rachael Jarvis, 2014

Nadia Kaabi-Linke
by Iftikhar Dadi, 2012

On the Track of History
by Falko Schmieder, 2010

"…attenzione alla superficie"
by Martina Corgnati, 2010

Quand l'art défait les murs
by Patrick Vauday, 2010

L'épreuve du dehors
by Rachida Triki, 2009

Archeology of the
Visual "Contemporaneity"

by TKL, 2009

Two Paintings and a Book
by TKL, 2008




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L’épreuve du dehors

Rendre visibles les paroles des murs, telle est la gageure plastique de Nadia Kaabi-Linke. Avec patience et talent, elle restitue esthétiquement les traces de vie urbaine portées par la vivacité des mots, des signes et des gestes. Ses œuvres souvent de très grand format nous jettent dans l’indistinction entre tableau-peinture, ancien bas relief, gravure ou stèle marbrée. Cette impression est celle même de l’effet du temps recueilli dans la gestation des œuvres. Chaque « tableau » est, en effet, comme une seconde peau murale avec ses craquelures, ses fissures et ses tatouages. Le tout apparaît sur la surface plane devenue texture géologique, patinée par de possibles intempéries. Ce résultat est le fait d’un travail minutieux et attentif, mené à travers les bruits de la ville ; leur enregistrement furtif se donne à voir dans les différents graffitis qui animent, ça et là, les murs de la Médina de Tunis et les stations du train Tunis-Goulette–Marsa. Mais ces lieux grouillant de vie ne sont pas les seuls privilégiés par l’artiste ; vivant entre deux villes et deux cultures, Nadia Kaabi-Linke, en détective du sensible, capte aussi l’histoire récente et le lexique urbain de Berlin, sur des façades plus sombres et plus striées. Elle joue de la richesse visuelle des deux espaces en faisant dialoguer leur différence et leur similitude.

L’œuvre retient toute sorte d’interjections, de passions populaires et d’ovations pour telle ou telle équipe de foot ou pour le héros du coin. Depuis toujours, les clameurs de la rue ont trouvé dans la surface murale le meilleur support pour inscrire et afficher leur présence et leur engagement.

L’artiste a pris le temps de saisir l’empreinte de cette culture du quotidien, faite de signes et symbole récurrents caractéristiques de l’animation des ruelles et des lieux publics. Elle pose, des heures durant, le papier de soie enduit de cire sur la façade, dans un corps à corps de l’œuvre à venir et du morceau du mur qui la modèle. Elle le fait au milieu des passants dans un rapport interactif entre l’artiste, l’œuvre en gestation et les spectateurs-acteurs. Les paroles échangées avec les curieux sont, pour elle, partie prenante de son travail qui est une quête d’une urbanité aussi invisible que sensible et à laquelle, elle veut donner une visibilité d’ordre plastique. L’épreuve du dehors constitue certainement dans la poïétique de l’œuvre un moment fondateur. Par la suite, tout le travail en atelier sera celui d’une mise en vision pour réveiller et révéler les possibles de l’empreinte initiale.

Le papier décollé est alors repris par frottage, peinture et encre de chine, dans le plus grand respect de la cartographie murale originaire. C’est ainsi que Nadia Kaabi-Linke donne une nouvelle visibilité à la banalité des signes gravés spontanément par des mains anonymes. Elle y rend sensible une réalité de l’espace public devenue invisible à force d’accoutumance. Ses interventions sont des actions qui s’approprient artistiquement l’énergie du dehors.

Cependant, si son œuvre prend source dans le tissu urbain, elle ne s’apparente qu’en partie à l’art dit « contextuel ». Dans sa quête in situ, elle partage, certes, avec ce mouvement « la mise en art » de la réalité et l’interaction du contexte et de la pratique d’art. Mais, il s’agit plutôt, pour elle, d’un processus créateur indissociable de l’espace-temps public que chaque œuvre, dans son autonomie, médiatise pour une nouvelle présence. Du statut purement environnemental voué à la perception, les murs s’offrent, désormais, au regard dans une transposition artistique aussi insolite que familière. C’est que leur lexique visuel est souvent celui d’un partage du sensible propre à la culture populaire du lieu ; en même temps, ces signes du vulgare, lorsqu’ils sont saisis dans le corps de l’œuvre légèrement colorée, découpée en tableau ou en diptyque ou installée en angle mural, transcendent leur nature de simples graffitis pour une dimension esthétique d’ordre pictural ou pictographique. L’originalité de la démarche de Nadia Kaabi-Linke tient justement à ce que, tout en conservant la dimension socioculturelle du travail de l’œuvre, elle ne renonce pas à la portée esthétique de celle-ci.

L’exposition de l’ensemble constitue, d’ailleurs, elle-même, une mise en scène de cette double exigence. Elle est mise en situation et mise en vision d’une certaine vérité de l’espace public, toute fictionnelle soit-elle. L’installation des œuvres recrée ainsi les bruits de la ville avec ses mythes et ses slogans, avec ses blessures et ses joies, dans des compositions artistiques à part entière.

Rachida Triki, 2009