Texts

Nadia Kaabi-Linke
by Iftikhar Dadi, 2012

Quiet Gestures, Transformative Acts
by Falko Schmieder, 2010

On the Track of History
by Falko Schmieder, 2010

"…attenzione alla superficie"
by Martina Corgnati, 2010

Quand l'art défait les murs
by Patrick Vauday, 2010

L'épreuve du dehors
by Rachida Triki, 2009

Archeology of the
Visual "Contemporaneity"

by TKL, 2009

Two Paintings and a Book
by TKL, 2008




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Quand l'art défait les murs

Si, en première approximation, on peut situer Nadia Kaabi-Linke comme artiste urbaine, c’est que Berlin, ville où elle vit et travaille, Tunis, sa ville natale et celle de son enfance où elle revient régulièrement, et d’autres villes encore, parmi lesquelles Dubaï et Paris, où elle a habité plus ou moins longtemps, constituent pour elle, au-delà de simples sources d’inspiration pour son imaginaire, le matériau même de ses œuvres. Mais avant d’approcher de plus près la matière et les textures très concrètes dont ces œuvres sont faites, il importe d’abord d’évoquer l’ambiance et la température d’époque dans laquelle elles prennent forme et sens pour nous parler, à nous qui sommes ses contemporains, surpris puis intrigués et pour finir, à en juger par notre expérience, ravis. Imprégnée de la vie de ses habitants et poreuse à l’air du temps qui en fait la rumeur perpétuelle, la ville travaille manifestement cette jeune artiste à l’écoute des changements du monde et à l’affût de ses résistances, de ses obstinations et de sa ténacité. On aura compris que la ville n’a rien pour elle du décor pittoresque auquel les guides et les « tour operators » la réduisent souvent mais qu’elle lui offre, au détour de traces et d’indices négligés, un terrain d’expériences et d’aventures propices à l’interrogation et au déchiffrement des sens contradictoires des vies contemporaines. La grande cité moderne ne cultive-t-elle pas, en effet, le paradoxe d’être à la fois un dedans et un dehors, une identité continuée et une multiplicité de cultures entremêlées, un site unique et une place mobile ouverte à tous les vents du monde, bref une géographie et une histoire ? Monde en soi, pourvu d’une personnalité qui déteint sur ses habitants qui en transmettent et en renouvellent de génération en génération l’esprit singulier, mais aussi nœud vibrant dans un vaste réseau d’échanges, elle mérite l’appellation, consacrée par l’historien français Fernand Braudel, de ville-monde. Pour reprendre une distinction essentielle introduite par l’écrivain et penseur caribéen Edouard Glissant, la définition qui lui conviendrait le mieux serait moins celle de l’identité-racine, caractéristique de la pensée atavique, que celle de l’identité-relation ouverte au nomadisme et à l’hybridation, violente ou pacifique, des pensées, des affects et des rencontres. Cette expérience de la diversité et de la traversée des lieux, des idiomes et des modes de vie est au cœur de l’entreprise de Nadia Kaabi-Linke marquée, du fait de son expérience personnelle, par la pratique polyglossique et sans doute, par là même, mieux préparée à l’exercice d’un regard décentré et bifurquant, aussi éloigné des préjugés qu’attentif aux détails révélateurs d’une réalité singulière.

Forte d’une telle expérience accumulée et pensée par une artiste formée aux transversalités urbaines, on pourrait craindre que les œuvres ne soient à l’image de trop de réalisations contemporaines empreintes de cet internationalisme passe-partout à la fête dans les grandes foires de l’espace mondialisé de l’art ; quitte d’ailleurs, ici ou là, à composer avec des reterritorialisations plus ou moins identitaires pour faire bonne figure et prendre rang dans la renommée du moment. Si j’évoque ce danger qui guette aujourd’hui tout artiste qui aspire à la scène régionale ou mondiale, que ce soit sous la forme d’une adoption des médiums en faveur chez les galeristes et curateurs d’exposition ou sous celle d’une origine et d’une signature artistiques d’appellation contrôlée, comme tout bon vin qui se respecte, c’est pour noter que les travaux de Nadia Kaabi-Linke en sont fort heureusement indemnes ; ce qui est tout à son honneur puisque tout l’y conduisait et qu’il lui aurait été aisé de s’abandonner à cette pente facile. Pour le moment du moins, elle reste peintre avant tout, ce qui ne veut pas dire que d’autres médiums ne s’imposent pas déjà à elle dans le droit fil d’une nécessité commandée par un projet, comme c’est le cas de récentes installations, ou qu’il ne s’en imposera pas d’autres dans un futur indéterminé, par exemple la vidéo, quand elle en éprouvera le besoin et l’urgence. Cette pratique picturale assidue et ouverte n’est gage de rien, sinon d’un travail scrupuleux et d’un métier sans cesse à l’épreuve de nouvelles techniques apprises au bénéfice des œuvres à réaliser ; on aura l’occasion de vérifier sur telle ou telle œuvre à quel degré de patience et d’impatience il lui a fallu parvenir pour l’exécution de ce qui donne l’impression de la simplicité et de la facilité. A cela vient s’ajouter l’attention portée aux matériaux et aux surfaces de travail et d’expression, ici le verre, là le papier de soie ciré ou non, ailleurs la toile, ainsi qu’aux cadres qui les présentent, acier ou bois, de différentes qualités et épaisseurs dictés par la nature même de l’œuvre.

Si le premier danger qui menaçait venait du monde de l’art lui-même et des demandes qu’il entretient, le second, qui n’était pas moindre, provenait du monde extérieur, du bain culturel et transculturel. Ce second danger n’est autre que la ville elle-même, et singulièrement la ville de Berlin où travaille l’artiste. La jeune et vieille capitale allemande, vieille de l’avoir longtemps été et jeune de l’être redevenue, concentre beaucoup d’avantages qui peuvent facilement se tourner en défauts. Si ce n’est pas tout à fait une ville-monde, au sens strict où l’entendait Fernand Braudel, celui d’une ville insérée dans un réseau mondial multifonctionnel, si elle reste à certains égards excentrée et presque provinciale comparée à une ville comme Francfort, elle n’en est pas moins une, malgré tout, du fait de sa localisation au cœur de l’Allemagne et de l’Europe du nord, trait d’union entre les deux Europes, celle de l’est et celle de l’ouest, et du fait d’une nombreuse population d’artistes et de travailleurs intellectuels en provenance de tous les pays du monde. Berlin se retrouve avec une vocation de centre excentré au croisement de la géographie et de l’histoire européennes qui en fait un lieu d’exception, une sorte de zone franche propice aussi bien au repli sur soi dans le cadre de petites communautés artistiques qu’aux utopies mondialisantes embrassant d’un seul regard la planète toute entière. Vieille et jeune à la fois, la ville est prise entre deux tentations, la hantise, d’une part, du passé monumental qui fut le sien et qu’elle tente dans certaines de ces récentes réalisations architecturales de réhabiliter, la fuite, d’autre part, dans les manifestations « new look » d’une contemporanéité affairiste et culturelle dopée à l’amnésie. Ces deux tentations n’en font qu’une à voir la façon dont la ville s’arrange pour faire coexister les commémorations mémorielles et les élans futuristes, les nappes sourdes du passé et les gratte-ciels incisifs qui taillent dans l’avenir. Divisée et recomposée par son effort de mémoire collective et une volonté de vivre ensemble l’avenir, Berlin joue une partition, au double sens du terme, qui l’honore sans aucun doute possible mais qui, en même temps, trahit et émousse, dans la grandiloquence des monuments au passé et l’arrogance des immeubles modernistes, la pointe vive qui unit d’un seul trait l’ombre du souvenir à la sensation du présent. Les constructions monumentales émergeant en blocs compacts dans la ville horizontale et verticale finiraient presque par faire oublier que ce n’est pas tant le passé qu’elle plonge dans l’ombre mais d’autres possibilités de vie présentes qu’étouffe le maillage serré de leurs surfaces réfléchissantes et normalisées.

Si les œuvres de Nadia Kaabi-Linke échappent au double travers de l’anesthésie par survol ou par grandiloquence, c’est parce qu’elle s’y montre attentive et curieuse d’une autre vie déposée en traces discrètes, semée en détails ténus ou inscrite en signes sauvages et disparates qui ne parlent qu’à ceux qui les interrogent du regard. Ses pérégrinations urbaines lui ont appris à regarder autrement la ville et ses murs souvent détournés au profit d’une libre expression ou témoins involontaires d’événements passés. Les murs des villes portent des cicatrices éloquentes, murmurent des paroles oubliées, émettent des signes étranges en marge des formes de communication dominante et dans lesquels se raconte, de bric et de broc, une autre histoire que la grande Histoire, une histoire en mode mineur faite de fragments épars et de vies anonymes. Placardée sur les murs de Mai 68 en France, une affiche ne proclamait-elle pas « les murs ont la parole » ? Dans ce slogan devenu célèbre, les murs étaient la métaphore et la métonymie transparentes de ceux qui n’ont pas d’ordinaire droit de cité et de parole. C’est pourquoi je n’hésite pas à convoquer le beau mot d’urbanité pour caractériser la démarche de Nadia Kaabi-Linke, quitte à le faire a contrario de l’usage habituel. L’urbanité est un mot qui exprime une manière d’être affable envers l’autre à l’opposé de la grossièreté et de la rudesse. Bien que les traces et les signes relevés par ses oeuvres, on verra comment dans un instant, soient souvent de facture grossière tant par leur caractère involontaire dans le cas de traces d’impact de balles qu’intentionnel dans celui de dessins ou d’inscriptions obscènes, l’attention dont elles font l’objet de sa part témoigne d’une curiosité accueillante, parfois bienveillante, envers ce qui déroge aux normes habituelles de la communication et de la sociabilité. Plutôt que d’urbanité sociale, assez vite intolérante à ce qui enfreint ses conventions, il s’agit d’une urbanité éthique acceptant de faire une place à ce qui, incompris, dérangeant voire agressif, vient interloquer et susciter l’interrogation. Ce sont par exemple dans la Médina de Tunis des sigles maladroits à la gloire d’un club de football connus des seuls habitants et supporters du lieu ou bien, désignant l’organe masculin, des inscriptions obscènes à vocation d’injure, de provocation ou de fierté ( Archives of the Tunis banalities); à Berlin, dans le quartier populaire et artiste de Kreuzberg, des dessins à l’effigie du même organe ( Zossenerstrasse 7) ; à Tunis encore, sur les murs d’une école les graffitis spontanés des enfants et des adolescents ( Ashghal Yadawyya). Cette urbanité à l’envers se justifie des oublis et des silences de l’autre et vient compléter le portrait d’une ville qui ne serait pas complet sans ce sous-texte inscrit à même la peau des murs, comme un tatouage sur le corps collectif de la cité. Elle relève ce que l’urbanité polie affecte de ne pas voir, censure ou scotomise : traces du passé inscrites au cœur même du présent, impacts de balles sur le mur extérieur décrépi d’un café, expressions argotiques venues des marges ou tout simplement des formes d’expression spontanées de la vie quotidienne, autrement dit l’inactuel et l’irrégulier.

L’extrême scrupulosité du travail artistique de Nadia Kaabi-Linke est ce qui peut intriguer le plus au regard des objets auxquels il s’applique. C’est une autre forme de son urbanité de rester aussi fidèle que possible aux traces qu’elle emprunte aux manifestations vivantes de la ville. Elle pourrait comme tant d’autres le font utiliser la technique photographique, au lieu de quoi elles s’ingénie, comme un spécialiste de la police scientifique, à prélever et reporter sur un support de son choix les empreintes qui lui font signe ; ce qui implique l’usage de techniques raffinées et réclame une endurante patience. La question « à quoi bon ? » vient alors à l’esprit, non pour évacuer l’œuvre d’un haussement d’épaule mais mettre sur la voie d’une réponse qui peut être aussi simple que compliquée. Du côté de la simplicité qui n’a pas à s’encombrer de la connaissance des moyens, il y a l’évidence des effets : la beauté imprévue d’un vieux mur rayé, cannelé, crevassé, troué et tacheté, relevée et restituée par son empreinte en gris et blanc sur papier de soie, cerné d’un cadre en chêne clair mince et discret, peau durcie par l’épreuve du temps qu’il fait, portant la marque du passage du temps et des événements vécus (Am Hegelplatz), ou bien l’émotion d’une calligraphie malhabile, colorée et granuleuse qui prend un relief d’enseigne ou de frise (Archives of the Tunis Banalities). L’art a souvent relevé de leur disgrâce les moyens populaires d’expression sans intention artistique particulière, non sans s’en inspirer dans le sens d’un renouvellement des formes, du traitement des surfaces et du mode de composition de l’espace. Extrait de la rue et des murs de la ville, le matériau spontané devient par l’entremise de son élaboration artistique matière expressive ; la ville et ses manifestions sauvages y font surface, s’exposant et prenant figure dans l’adresse au public. Appelons cela la transfiguration du banal puisqu’il y trouve son sens et sa beauté. Du côté de la complexité, la démarche se révèle plus retorse. L’exposition de la banalité quotidienne ou marginalisée peut s’entendre également comme une façon de créer une tension, voire une contradiction née de la mise en relation de l’objet trouvé, cher au surréalisme auquel s’apparentent les exemples précédents, et de sa mise en scène expositionnelle dans un cadre raffiné, celui qui l’encadre, et cultivé, celui de la galerie ou du musée qui lui sert de contexte (Berlin à fleur de peau). Dans ce cas, l’œuvre prend vie dans la contradiction qui l’anime. Une démarche sensiblement différente est à l’œuvre dans un projet de l’artiste pour la Biennale de Dakar ( Ashghal Yadawyya, 2009) où les empreintes des graffitis spontanés des enfants sont plus ou moins arbitrairement dissociées et enfermées dans des cadres selon une disposition qui imite la galerie de tableaux à l’ancienne. Dans ce cas, on est plus proche d’une mise en question de la procédure muséale interrogeant par son dispositif la frontière de l’art et du non-art et la production de la plus-value artistique qui en résulte aussi bien pour l’objet mis en scène que pour son « regardeur » (Duchamp) et son éventuel acheteur.

On voit que si Nadia Kaabi-Linke « prend des gants » pour s’approprier une part de la réalité urbaine, ce n’est pas seulement pour en respecter et en imposer la manifestation à ceux à qui elle reste inaperçue, c’est aussi pour interroger notre place et notre regard sur elle. En le transférant sur toile, papier ou verre, comme ces graffitis transparents qui rayent les vitres des trains ou des vitrines, elle lui donne une autre tournure, soit qu’elle retranche, soit qu’elle ajoute en l’assaisonnant à sa mode et à sa guise. Je pense ici à Zossenerstrasse 7, tableau de belle facture et plutôt gaillard qui représente sur fond d’espace blanc une envolée bleue-verte de sexes masculins. L’artiste en a scrupuleusement prélevé l’empreinte sur un graffiti trouvé sur le mur extérieur d’un café sis au 7 de la rue Zossener, dans le quartier de Kreuzberg ; mais plutôt que de reproduire la copie ainsi obtenue par duplication mécanique, selon la technique du pochoir par exemple, elle a choisi pour chaque copie de se reporter à l’original à reproduire, ce qui fait de toutes les copies, par ailleurs semblables, des originaux non strictement identiques, selon un procédé qui n’est pas sans rappeler les tirages sérigraphiques de Warhol où la série n’exclut pas de subtiles variations en fonction des aléas du tirage. Au-delà de la procédure formelle mise en œuvre, la multiplication du phallus réduit à sa plus simple expression par le style simplificateur du graffiti tourne finalement en une célébration joyeuse et humoristique de la sexualité, peut-être homosexuelle à en juger par la présence exclusive du sexe masculin et par l’origine du graffiti qui lui a servi de modèle, le quartier de Kreuzberg à Berlin, connu pour être un lieu de la capitale allemande traditionnellement fréquenté par les homosexuels. Ce n’est pas tout à fait un hasard si l’image d’une envolée d’oiseaux vient assez spontanément à l’esprit à la vue de cette toile ; les couleurs presqu’aquarellées, la légèreté des figures superposées qui s’enlèvent sur le fond blanc et leur multitude désordonnée évoquent sans trop forcer une bande de moineaux effarouchés ou fondant sur un butin quelconque. C’est d’autant moins un hasard que dans l’argot français familier « oiseau » peut désigner le sexe masculin et qu’en allemand vulgaire le verbe « vögeln » (baiser, s’envoyer en l’air) vient de « Vogel » (oiseau). Avec cette toile où la peinture hausse l’art mineur du graffiti à hauteur du grand art, on retrouve l’interrogation de Nadia Kaabi-Linke sur les frontières et les effets d’un art qui ne vit vraiment que de les remettre pratiquement en question et de les transgresser.

Si la pratique picturale reste à ce jour dominante dans son œuvre, Nadia Kaabi-Linke, s’est récemment aventurée du côté des installations, non pour sacrifier à une mode mais pour donner au projet qu’elle portait le médium qui lui convenait. Dans le cadre de la Biennale des arts de Sharjah (Dubaï), elle s’est attelée à une étonnante réalisation aussi belle qu’ambitieuse, Under Standing Over Views, dont le site internet du journal Le Monde a élogieusement rendu compte. On y retrouve, mais dans une toute autre dimension, l’artiste sensible aux problèmes de son temps sans rien céder pour autant de ses exigences artistiques ; il faut que son projet rencontre l’objet et la matière qui le feront renaître d’une forme ou d’un dispositif imprévus, et qu’il aille dans la tension au-devant de son temps plutôt que de simplement le traduire. N’ayant pu apprécier l’œuvre de visu, je m’en remets aux photographies qui en ont été faites pour l’évoquer et en parler. Dans une salle blanche, suspendus à égale hauteur du plafond par des fils noirs, pendent ou planent, comme posés horizontalement sur une vitre qui les mettrait sur le même plan, de maigres morceaux de peintures arrachés ou tombés de murs décrépis en provenance d’un grand nombre de villes (Berlin, Venise, Naples, Bizerte, Tunis, Marseille, Kairouan, Kiev, Cologne). Des spots en projettent les ombres sur le sol et les murs : effet d’une sidérante légèreté. S’agit-il d’un grand oiseau mythologique déployant ses ailes, d’un ciel ennuagé, d’un amas de détritus flottant à la surface d’une eau transparente ? Ne serait-ce que pour son effet poétique et l’indétermination de sa forme, cette œuvre s’impose à l’attention. Le lieu et le contexte de l’installation invitent à d’autres spéculations. Under Standing Over Views, se tenir sous et en vue de l’œuvre : l’œil aux aguets de son ombre errante sur le sol et le mur voit se dessiner une carte qui serait marine, peuplée d’une multitude de petites îles formant un tout. Sur une mappemonde, tous les continents ne forment-ils pas des îles immenses flottant à la surface bleutée de la planète ? Il n’y pas de message de l’artiste mais une proposition : des écailles de peinture enlevés aux murs - toujours le mur !-, des villes fréquentées par l’artiste, pas un assemblage mais une assemblée, une fédération. Celle des Emirats Unis qui accueille in situ l’installation et dont la carte se dessine pour l’œil attentif, renseigné par l’artiste. Cette carte est comme un rêve, fragile, ténu, flottant à la surface, — à la conscience ? — du monde. Au-delà des Emirats, c’est le rêve d’une multiplicité, fragments de toutes les villes du monde, dansante et mouvante, émouvante – la ventilation de la salle les faisant légèrement osciller –, qui n’abolirait pas les singularités. L’œuvre échappe au lamento sur la destruction et à la nostalgie des ruines en proposant un recyclage du passé dans une utopie qui en récupère les fragments et les chutes pour leur redonner vie au présent. L’idée dans sa réalisation plastique bigarrée en devient belle, chaque morceau se trouve pris dans un puzzle dont les voisinages rehaussent la couleur et le prix sans le priver de son coefficient de liberté, de sa danse et de sa figure particulières qui lui permettent d’exister et de s’ajuster dans l’espace commun. Nulle utopie béate dans cette installation, la fragilité en suspension de l’ensemble est là pour en témoigner ; à la fois contraint par la proximité des « autres » et ouvert aux reconfigurations, cet espace commun n’est rien moins que facile, guetté qu’il est par la bourrasque qui les entrechoquera ou les éloignera, qui les fera se déchirer ou se réconcilier mais c’est du moins un espace à risquer et à tenter.

De ce point de vue, Under Standing Over Views est pour une part révélatrice de la démarche de l’artiste et de la vitalité qui l’anime manifestement. Souvent au cœur de son travail, les vieux murs de la ville et du passé ne sont pas qu’offerts aux réclamations des victimes et aux déplorations des vivants, ils doivent sortir du mur, « faire le mur » comme le dit très bien une expression française familière aux lycéens pensionnaires d’autrefois et qui désigne l’escalade du mur qui enferme et emprisonne. Qu’une telle œuvre vienne d’une artiste travaillant à Berlin, mais qui n’oublie jamais d’en partir, n’en a que plus de sens. « Faire le mur » signifie très exactement le défaire : passer outre en passant par-dessus, le détourner en lui donnant d’autres fonctions, celle de la parole qui franchit les obstacles et rompt les mutismes de la séparation, le percer pour se voir et se parler comme Pyrame et Thisbé, les amants de la légende antique, ou le recycler dans de nouvelles constructions et reconfigurations qui relancent l’avenir. Ce qui revient à rien de moins qu’à le transformer en cette surface sensible qu’on appelle une peau. Faire sentir les murs, les faire voir mais aussi les émouvoir de paroles, de graffitis, de regards, de blessures et d’usure, les faire rougir et consentir, résister et céder, n’est-ce pas cela qui commande la démarche de cette jeune artiste qui a déjà commencé de tenir de belles promesses ?

Patrick Vauday

© Centro Culturale Teresa Orsola Bussa de Rossi